|

Rappelons quelques faits. Le 28 février dernier, le président Poutine rencontre le président géorgien Saakachvili, et exige, comme condition préalable au règlement des conflits séparatistes, que la Géorgie renonce à l’adhésion à l’OTAN. Lors du sommet de Bucarest en avril les Occidentaux refusent d’accorder le MAP (Membership Action Program) à la Géorgie et à l’Ukraine. Ce programme représentait une préparation à l’adhésion à l’OTAN, et non l’adhésion elle-même. La décision prise à Bucarest envoie un mauvais message au Kremlin.
Les Etats européens semblaient avoir cédé à la pression russe et s’étaient opposés à leur allié américain sur cette question. Tout cela est jugé très encourageant par les leaders russes qui se mettent à augmenter la pression sur la Géorgie, d’autant plus que la question de l’adhésion à l’OTAN, formellement promise à Tbilissi et à Kiev, restait en suspens. Le 16 avril la Russie annonce l’établissement de « relations directes » avec les gouvernements séparatistes de l’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, décision qui revenait à une annexion n’osant dire son nom. Cette initiative qui ne suscita que de faibles protestations en Europe et aux Etats-Unis fut suivie par un crescendo des pressions et de provocations russes sur la Géorgie et les Occidentaux. Tout cela s’accompagne d’une campagne de presse en Occident visant à dépeindre le président géorgien comme un va-t-en guerre déséquilibré désavoué par son peuple.
On ne saurait exclure que ce choix de la guerre s’explique par les intrigues liées aux luttes de pouvoir au Kremlin. Visiblement l’ex-président Poutine supporte mal de se voir relégué à l’intendance. Comme en 1999, une petite guerre victorieuse au Caucase peut sembler un excellent moyen d’unifier les clans dirigeants et de bloquer toute dérive libérale du régime.
Pour les Européens les enjeux du conflit dépassent infiniment le sort des régions séparatistes de Géorgie et celui de la Géorgie elle-même. Ce pays constitue la seule voie d’accès aux ressources en pétrole et en gaz de la Caspienne et de l’Asie Centrale que Moscou ne contrôle pas. La volonté acharnée du Kremlin de se débarrasser du régime pro-occidental du président Saakachvili ne fait que s’insérer dans la stratégie d’encerclement énergétique de l’Europe par la Russie.
Mais l’examen du comportement russe appelle d’autres réflexions. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Medvedev, la Russie ne cesse de préconiser la création d’un nouveau système de sécurité européen, qui lui permettrait de marginaliser l’OTAN et d’exclure les Etats-Unis d’Europe. Dans un tel dispositif, appuyée sur son hégémonie énergétique, elle serait en position hégémonique face à des Etats européens dispersés et une Union Européenne en liquéfaction. Une remarque du représentant russe Tchourkine à la réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU du 8 août est révélatrice. Celui-ci a observé que la Géorgie ne se serait pas comportée de la sorte si elle n’avait pas eu des appuis à l’étranger. Autrement dit, sans le soutien occidental et surtout américain, elle aurait depuis longtemps capitulé. Cette logique nous permet de comprendre pourquoi le Kremlin tient tant à priver les Européens de l’alliance avec les Etats-Unis et à isoler chaque Etat européen. La Russie n’est pas une puissance de statu quo. C’est un pays insatisfait de ses frontières, en conflit avec tous ceux de ses voisins qu’il perçoit comme plus faibles, un pays animé d’une infinie volonté de revanche, qui ne croit qu’au mensonge, à la ruse et à la force brutale. L’Europe voit se dresser près d’elle un Etat voyou. Qu’au moins le courage des Géorgiens nous force à regarder cette réalité en face.
|