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JÈVE SZEFTEL. Pourquoi cet engagement
en faveur d’Aung San Suu Kyi ?
JANE BIRKIN. Peut-être parce que je suis
anglaise, et qu’Aung San Suu Kyi,
depuis le 8-8-881, était très présente
dans nos actualités, parce que la Birmanie
faisait partie de l’Empire britannique
et que son père, Aung San, a
fait accéder le pays à l’indépendance.
En outre, elle a épousé un Anglais, avec
qui elle a eu deux fils. Si bien qu’après
son prix Nobel, c’est devenu un sport
national pour les jeunes Britanniques
d’essayer de rentrer en Birmanie et de
crier son nom, jusqu’à ce que la police
les arrête. Une ou deux fois par an.
Juste pour qu’on ne l’oublie pas.
Et moi, j’ai eu la chance de l’avoir
connue, ne serait-ce qu’une heure, à
l’ambassade de France à Rangoun, en
1999. C’est un personnage si drôle,
doué d’un charme, d’une impertinence
: elle est totalement irrésistible.
Je lui ai demandé ce que je pouvais
faire pour elle. Elle m’a suggéré de tenter
de convaincre des éditeurs de
publier en français les oeuvres de Saw
Wai, un grand poète birman qui a été
emprisonné. Elle pensait que la lecture
de ses écrits rendrait les Français
plus sensibles à ce qui se passe en Birmanie.
C’était une bien naïve et charmante
idée que malheureusement je
n’ai pas pu exaucer. Elle souhaitait également
que je me prononce très clairement
contre tout investissement en
Birmanie. Pour elle, c’est une illusion
totale de penser que la population birmane
profite des échanges commerciaux
: tout est confisqué par la junte et
le peuple vit dans une pauvreté
extrême. Toute forme d’investissement
en Birmanie doit donc être proscrite,
qu’il s’agisse du tourisme, du gaz ou
du teck.
È. SZEFTEL. Dans quelles conditions vitelle
?
J.BIRKIN.Un exemple. Je lui ai demandé,
candidement, si elle sortait faire des courses. Elle m’a répondu : « Comment
voulez-vous trouver du plaisir à faire
des courses dès lors que le commerçant
à qui vous venez d’acheter
quelque chose est ensuite conduit
directement au poste de police ? » Et
encore ! À l’époque où je l’ai rencontrée,
elle jouissait d’un tout petit peu
de liberté. Elle me disait : « Quand je
sortirai d’ici, vous entendrez deux voitures
démarrer sur mes talons. À une
époque, pour faire du sport, je les
emmenais faire la course dans les
montagnes, mais maintenant ils ont
des voitures plus rapides que la
mienne. » Elle a dit que, personnellement,
elle était contre les violences.
Des membres de son parti poussent à
être moins intransigeants, mais elle ne
fléchit pas sur la non-violence et sur le
fait de traiter tout groupe ethnique avec
équité.
È. SZEFTEL. Et depuis, quelles nouvelles
avez-vous ?
J.BIRKIN. Je crois savoir qu’elle est
malade, elle a très peu d’électricité,
elle ne peut pas voir son médecin. Je
sais qu’elle écoute la BBC très tôt le
matin si elle a assez de piles dans sa
radio. Elle n’a droit à aucune visite,
elle n’a pas même le droit d’aller dans
son jardin, qui est infesté de serpents.
Malgré cela, elle ne demande rien
pour elle-même alors qu’elle n’a pas
vu ses enfants et son mari depuis dix
ans. Elle dit que c’est préférable car
au moins la junte ne peut exercer
aucun chantage sur elle, ni de pression
sur ses enfants.
È. SZEFTEL. Affaibli sur la scène internationale,
le régime a été contraint à
quelques gestes après la « révolte
safran », du nom de la couleur de la
toge des bonzes, qui ont manifesté l’été
et l’automne derniers. Il a autorisé un
envoyé spécial de l’Onu, Ibrahim Gambari,
à venir à deux reprises en Birmanie
et a nommé un officier de liaison
pour nouer des relations avec Aung
San Suu Kyi, qui a rencontré quatre
fois le chef de l’État Than Shwe.
Que
savez-vous du contenu de ces rencontres
?
J.BIRKIN. On ne connaît pas le contenu
de ces rencontres, ni même si elle était
libre d’y aller. J’ai su qu’elle ne portait
pas de bijoux et qu’elle manifestait
ainsi son mécontentement. C’est très
difficile de savoir vraiment ce qui se
passe en Birmanie. On ne sait pas non
plus ce que sont devenus tous ces
moines. Je croyais pourtant que les
Nations unies étaient en droit d’exiger
de savoir où sont les prisonniers !
Au moment des manifestations, les
militaires au pouvoir ont dit qu’ils
connaissaient les visages des moines
et qu’ils allaient venir les trouver. Cette
annonce cynique a été diffusée par
haut-parleur sur la place principale
de Rangoun.
Depuis la Bosnie, on a toujours ce
refrain à la bouche, « plus jamais ça »,
mais on ne fait rien. J’éprouve une
immense tristesse face à notre impuissance
et à la faiblesse de la réaction
européenne.
È. SZEFTEL. Est-ce que les étudiants et
les moines vont oser se révolter de nouveau
après la terrible répression qui a
suivi?
J.BIRKIN. La pauvreté est telle qu’il est
tout à fait possible que ça recommence.
Il faut être à bout pour faire
ça, quand on connaît la cruauté des
tortures. Il faut vraiment être dans une
situation de dénuement extrême. Les
bonzes étaient censés protéger les étudiants,
car toucher à un moine, c’est
tabou.
È. SZEFTEL.Vous avez écrit une chanson,
Aung San Suu Kyi. Comment est née
l’idée de cette chanson ?
J.BIRKIN. Je me suis dit que si les jeunes
générations ne s’intéressaient pas à
elle, c’était par manque de culture, de
savoir. Elles ignorent les événements
de 1988 et le film de John Boorman,
Rangoon, qui s’en inspire. Alors j’ai
commencé à écrire une chanson à
propos d’Aung San Suu Kyi, mais aussi
à propos des Tchétchènes, une chanson
un peu désabusée, qui disait « de
toute façon, demain, ma copine Christine
et moi on prendra une tasse de
thé, comme d’habitude ». Des enfants
meurent au Darfour, Aung San Suu
Kyi est emprisonnée, et pourquoi
n’admet-on pas qu’on s’en fout complètement
? La chanson exprimait à
peu près cette idée-là.
È. SZEFTEL. Comment avez-vous vécu
personnellement la «révolte safran »?
J.BIRKIN. Au départ, il m’a semblé que
les choses pouvaient vraiment changer
en Birmanie. La Birmanie, c’est
quand même le premier producteur
de drogue au monde, un pays dévasté
par le sida, où il y a 70 000 enfants soldats
et où le nettoyage ethnique est
chose courante. Un pays où un parti
élu démocratiquement, comme c’est
le cas de la Ligue nationale pour la
démocratie, a été supprimé. Sur
l’échelle des violations des droits de
l’homme, la Birmanie a 5 sur 5. Des
pays comme la Sierra Leone n’ont que
3. Alors, je l’avoue, je pensais sincèrement
que les Nations unies et
l’Union européenne allaient réagir.
Nous avions une deuxième chance et
nous n’allions pas la gâcher : nous
allions cesser pour de bon tout commerce
avec la Birmanie et nous mettre
enfin à aider Aung San Suu Kyi et son
parti démocratique. Les Birmans ont
eu le courage de marcher dans la rue,
au prix de leur vie ; maintenant, c’est
à nous de jouer. Voilà ce que je pensais.
Mais, à mon grand découragement,
j’ai vu que rien ne se passait, que les
militaires, d’abord prudemment, puis
sans la moindre retenue, tiraient sur la
foule : on voyait les moines en sang.
Je m’attendais à ce que la manifestation
que nous avions organisée au
Trocadéro mobilise tous les intellectuels
de France, une foule d’acteurs
et de personnalités, j’étais sûre que
les Français ne manqueraient pas de
se révolter face aux abus commis ainsi
sur des manifestants pacifiques. Mais
la manifestation n’a rassemblé que
cent personnes. Je me suis dit, c’est
parce que c’est un jeudi. Le samedi,
on a organisé une autre manifestation
devant l’ambassade de Birmanie. Et
là aussi, il n’y avait que deux cents personnes,
Olivier Rolin était le seul intellectuel présent, personne n’était venu
en soutien, et je ne comprenais pas.
È. SZEFTEL. Le 26 septembre 2007, vous
avez rencontré Nicolas Sarkozy ? Que
vous a-t-il dit ?
J.BIRKIN. Le président nous a reçus,
avec le Premier ministre birman en
exil, et pendant un magnifique
moment, j’ai eu le sentiment que ça
ne lui était pas égal que cette femme
impeccable, le Prix Nobel de la paix,
soit en danger et qu’elle nous ait
demandé de retirer Total de Birmanie.
J’ai dit à M. Sarkozy que les Français
étaient montrés du doigt en Angleterre
à cause de Total. Il m’a répondu
que les Anglais n’avaient pas de leçons
à donner aux Français parce qu’ils ont
des sociétés offshore sur les îles
Vierges qui font du commerce avec la
Birmanie. À l’issue de la rencontre il
a tenu un point de presse où il a promis
que désormais, la France n’investirait
plus en Birmanie. J’étais fière
mais un journaliste a demandé : « Et
Total ? », ce à quoi il a répondu : « Je
demande à Total la plus grande retenue.
» En montant dans la voiture, je
me demandais ce qu’il entendait par
là. À la Maison de la Radio, où il y avait
une conférence de presse, j’ai dit que
nous avions obtenu qu’il n’y ait plus
d’investissement en Birmanie. J’étais
persuadée que les journalistes seraient
très surpris de cette position courageuse.
Mais un journaliste a fait
remarquer qu’il faudrait que Total se
retire de Birmanie, car cela fait longtemps
qu’il n’y a pas de nouveaux
investissements. Et là je suis tombée
des nues. Et je me suis rendu compte
que je n’étais pas faite pour la politique,
que j’étais naïve.
È. SZEFTEL. Bernard Kouchner disait en
octobre dernier, lors d’une tournée en
Asie, que si Total se retirait, la population
birmane serait la première à en
souffrir.Qu’en pensez-vous ?
J.BIRKIN. C’est un homme pour lequel
j’ai la plus grande admiration. Mais
qui faut-il croire, Bernard Kouchner
ou Aung San Suu Kyi ? Ma religion est
faite. Car elle est sur place. J’ai vu les
orphelinats, j’ai vu ce que Total donne
chaque semaine, mais j’ai vu aussi ce
que deviennent ces orphelins : des
enfants soldats. L’armée birmane est
la deuxième plus grande armée d’enfants
soldats du monde. Un enfant sur
dix n’atteint même pas l’âge de cinq
ans. Si les gens crèvent de faim à ce
point, s’ils sont prêts à risquer leur vie
pour marcher dans la rue, je pense
qu’il faut les croire, et que le reste c’est
du business. Le même argument, je
m’en souviens, était utilisé aux Philippines,
à l’époque de Marcos.
Pour lire l'intégralité de cet entretien, commander le n°8 du Meilleur des mondes sur ce site.
______________________________ NOTES
1.Le 8 août 1988, l’armée birmane ouvrit le
feu sur la foule qui protestait contre la situation
économique et la dictature militaire.
Ce jour est commémoré comme « The
8.8.88 Uprising ». Néanmoins, la conséquence
indirecte de ce mouvement fut de
permettre la tenue d’élections libres en
1990, qui débouchèrent sur la victoire de la
LND (Ligue nationale pour la démocratie),
dirigée par Aung San Suu Kyi. Ces élections
furent annulées par la dictature militaire.
2. Bernard Kouchner a rédigé en 2003 un
rapport sur la Birmanie pour le compte de
Total. Il y défendait l’installation du gazoduc
du groupe pétrolier français en Birmanie,
contesté dès 1993 par plusieurs organisations
de défense des droits de ’homme.
Pour Bernard Kouchner, la présence de Total
a entraîné des effets positifs, notamment
dans la région du gazoduc où elle s’est
accompagnée d’un programme d’aide
socio-économique dont bénéficie la population.
3. Ce dispositif, prévu par la charte des
Nations unies, oblige les parties en conflit à
s’accorder sur le déblocage des fonds. Il
nécessite un vote du Conseil de sécurité. Il
a déjà été appliqué en Irak, dans le cadre
du programme « Pétrole contre nourriture ».
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