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le meilleur des mondes n°8 ! *été 2008

 


interview: jane birkin et la birmanie

______________________________ entretien avec éve szeftel ______________________________

Jane Birkin est chanteuse et actrice, au cinéma comme au théâtre. Elle est aussi réalisatrice. Son dernier film Boxes est sorti en 2007. Elle est la fille de David Birkin, commandant de la marine britannique, qui joua un rôle important dans l’aide à la Résistance française pendant

la Seconde Guerre mondiale.

Quelques mois après la sanglante répression des manifestations de l’automne dernier, le cyclone Nargis a rappelé au monde l’extrême cruauté du régime birman, refusant la main tendue des Occidentaux, et en particulier de la France, afin d’assister les rescapés. Ce « crime contre l’humanité », comme l’a qualifié le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, est le dernier d’une longue série de crimes commis contre le peuple birman depuis plusieurs décennies. Jane Birkin n’oublie pas. Dans cet entretien elle nous parle longuement d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix et fille du père de l’indépendance birmane. Elle nous parle aussi de Sarajevo, de la Tchétchénie ou du commandant Massoud. Car Jane Birkin, avec discrétion et sincérité, est aussi une femme engagée.
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JÈVE SZEFTEL. Pourquoi cet engagement en faveur d’Aung San Suu Kyi ?

JANE BIRKIN. Peut-être parce que je suis anglaise, et qu’Aung San Suu Kyi, depuis le 8-8-881, était très présente dans nos actualités, parce que la Birmanie faisait partie de l’Empire britannique et que son père, Aung San, a fait accéder le pays à l’indépendance. En outre, elle a épousé un Anglais, avec qui elle a eu deux fils. Si bien qu’après son prix Nobel, c’est devenu un sport national pour les jeunes Britanniques d’essayer de rentrer en Birmanie et de crier son nom, jusqu’à ce que la police les arrête. Une ou deux fois par an. Juste pour qu’on ne l’oublie pas. Et moi, j’ai eu la chance de l’avoir connue, ne serait-ce qu’une heure, à l’ambassade de France à Rangoun, en 1999. C’est un personnage si drôle, doué d’un charme, d’une impertinence : elle est totalement irrésistible. Je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour elle. Elle m’a suggéré de tenter de convaincre des éditeurs de publier en français les oeuvres de Saw Wai, un grand poète birman qui a été emprisonné. Elle pensait que la lecture de ses écrits rendrait les Français plus sensibles à ce qui se passe en Birmanie.
C’était une bien naïve et charmante idée que malheureusement je n’ai pas pu exaucer. Elle souhaitait également que je me prononce très clairement contre tout investissement en Birmanie. Pour elle, c’est une illusion totale de penser que la population birmane profite des échanges commerciaux : tout est confisqué par la junte et le peuple vit dans une pauvreté
extrême. Toute forme d’investissement en Birmanie doit donc être proscrite, qu’il s’agisse du tourisme, du gaz ou du teck.


È. SZEFTEL. Dans quelles conditions vitelle ?
J.BIRKIN.
Un exemple. Je lui ai demandé, candidement, si elle sortait faire des courses. Elle m’a répondu : « Comment
voulez-vous trouver du plaisir à faire des courses dès lors que le commerçant à qui vous venez d’acheter quelque chose est ensuite conduit directement au poste de police ? » Et encore ! À l’époque où je l’ai rencontrée, elle jouissait d’un tout petit peu de liberté. Elle me disait : « Quand je sortirai d’ici, vous entendrez deux voitures démarrer sur mes talons. À une époque, pour faire du sport, je les emmenais faire la course dans les montagnes, mais maintenant ils ont des voitures plus rapides que la mienne. » Elle a dit que, personnellement, elle était contre les violences. Des membres de son parti poussent à être moins intransigeants, mais elle ne fléchit pas sur la non-violence et sur le fait de traiter tout groupe ethnique avec équité.


È. SZEFTEL. Et depuis, quelles nouvelles avez-vous ?
J.BIRKIN
. Je crois savoir qu’elle est malade, elle a très peu d’électricité, elle ne peut pas voir son médecin. Je sais qu’elle écoute la BBC très tôt le matin si elle a assez de piles dans sa radio. Elle n’a droit à aucune visite, elle n’a pas même le droit d’aller dans son jardin, qui est infesté de serpents. Malgré cela, elle ne demande rien pour elle-même alors qu’elle n’a pas vu ses enfants et son mari depuis dix ans. Elle dit que c’est préférable car au moins la junte ne peut exercer aucun chantage sur elle, ni de pression sur ses enfants. È. SZEFTEL. Affaibli sur la scène internationale, le régime a été contraint à quelques gestes après la « révolte safran », du nom de la couleur de la toge des bonzes, qui ont manifesté l’été et l’automne derniers. Il a autorisé un envoyé spécial de l’Onu, Ibrahim Gambari, à venir à deux reprises en Birmanie et a nommé un officier de liaison pour nouer des relations avec Aung San Suu Kyi, qui a rencontré quatre fois le chef de l’État Than Shwe.

Que savez-vous du contenu de ces rencontres ?
J.BIRKIN.
On ne connaît pas le contenu de ces rencontres, ni même si elle était libre d’y aller. J’ai su qu’elle ne portait
pas de bijoux et qu’elle manifestait ainsi son mécontentement. C’est très difficile de savoir vraiment ce qui se passe en Birmanie. On ne sait pas non plus ce que sont devenus tous ces moines. Je croyais pourtant que les Nations unies étaient en droit d’exiger de savoir où sont les prisonniers ! Au moment des manifestations, les militaires au pouvoir ont dit qu’ils
connaissaient les visages des moines et qu’ils allaient venir les trouver. Cette annonce cynique a été diffusée par haut-parleur sur la place principale de Rangoun. Depuis la Bosnie, on a toujours ce refrain à la bouche, « plus jamais ça », mais on ne fait rien. J’éprouve une immense tristesse face à notre impuissance et à la faiblesse de la réaction européenne.

È. SZEFTEL. Est-ce que les étudiants et les moines vont oser se révolter de nouveau après la terrible répression qui a suivi?
J.BIRKIN.
La pauvreté est telle qu’il est tout à fait possible que ça recommence. Il faut être à bout pour faire ça, quand on connaît la cruauté des tortures. Il faut vraiment être dans une situation de dénuement extrême. Les bonzes étaient censés protéger les étudiants, car toucher à un moine, c’est tabou.


È. SZEFTEL.Vous avez écrit une chanson, Aung San Suu Kyi. Comment est née l’idée de cette chanson ?
J.BIRKIN.
Je me suis dit que si les jeunes générations ne s’intéressaient pas à elle, c’était par manque de culture, de savoir. Elles ignorent les événements de 1988 et le film de John Boorman, Rangoon, qui s’en inspire. Alors j’ai commencé à écrire une chanson à propos d’Aung San Suu Kyi, mais aussi à propos des Tchétchènes, une chanson un peu désabusée, qui disait « de toute façon, demain, ma copine Christine et moi on prendra une tasse de thé, comme d’habitude ». Des enfants meurent au Darfour, Aung San Suu Kyi est emprisonnée, et pourquoi n’admet-on pas qu’on s’en fout complètement ? La chanson exprimait à peu près cette idée-là.

 

È. SZEFTEL. Comment avez-vous vécu personnellement la «révolte safran »?
J.BIRKIN.
Au départ, il m’a semblé que les choses pouvaient vraiment changer en Birmanie. La Birmanie, c’est quand même le premier producteur de drogue au monde, un pays dévasté par le sida, où il y a 70 000 enfants soldats et où le nettoyage ethnique est chose courante. Un pays où un parti élu démocratiquement, comme c’est le cas de la Ligue nationale pour la démocratie, a été supprimé. Sur l’échelle des violations des droits de l’homme, la Birmanie a 5 sur 5. Des
pays comme la Sierra Leone n’ont que 3. Alors, je l’avoue, je pensais sincèrement que les Nations unies et
l’Union européenne allaient réagir. Nous avions une deuxième chance et nous n’allions pas la gâcher : nous allions cesser pour de bon tout commerce avec la Birmanie et nous mettre enfin à aider Aung San Suu Kyi et son parti démocratique. Les Birmans ont eu le courage de marcher dans la rue, au prix de leur vie ; maintenant, c’est à nous de jouer. Voilà ce que je pensais. Mais, à mon grand découragement, j’ai vu que rien ne se passait, que les militaires, d’abord prudemment, puis
sans la moindre retenue, tiraient sur la foule : on voyait les moines en sang. Je m’attendais à ce que la manifestation
que nous avions organisée au Trocadéro mobilise tous les intellectuels de France, une foule d’acteurs et de personnalités, j’étais sûre que les Français ne manqueraient pas de se révolter face aux abus commis ainsi sur des manifestants pacifiques. Mais la manifestation n’a rassemblé que cent personnes. Je me suis dit, c’est parce que c’est un jeudi. Le samedi, on a organisé une autre manifestation devant l’ambassade de Birmanie. Et là aussi, il n’y avait que deux cents personnes, Olivier Rolin était le seul intellectuel présent, personne n’était venu en soutien, et je ne comprenais pas.
È. SZEFTEL. Le 26 septembre 2007, vous avez rencontré Nicolas Sarkozy ? Que vous a-t-il dit ?
J.BIRKIN. Le président nous a reçus, avec le Premier ministre birman en exil, et pendant un magnifique moment, j’ai eu le sentiment que ça ne lui était pas égal que cette femme impeccable, le Prix Nobel de la paix, soit en danger et qu’elle nous ait demandé de retirer Total de Birmanie. J’ai dit à M. Sarkozy que les Français étaient montrés du doigt en Angleterre
à cause de Total. Il m’a répondu que les Anglais n’avaient pas de leçons à donner aux Français parce qu’ils ont des sociétés offshore sur les îles Vierges qui font du commerce avec la Birmanie. À l’issue de la rencontre il a tenu un point de presse où il a promis que désormais, la France n’investirait plus en Birmanie. J’étais fière mais un journaliste a demandé : « Et Total ? », ce à quoi il a répondu : « Je demande à Total la plus grande retenue. » En montant dans la voiture, je me demandais ce qu’il entendait par là. À la Maison de la Radio, où il y avait une conférence de presse, j’ai dit que nous avions obtenu qu’il n’y ait plus d’investissement en Birmanie. J’étais persuadée que les journalistes seraient très surpris de cette position courageuse. Mais un journaliste a fait remarquer qu’il faudrait que Total se retire de Birmanie, car cela fait longtemps qu’il n’y a pas de nouveaux investissements. Et là je suis tombée des nues. Et je me suis rendu compte que je n’étais pas faite pour la politique, que j’étais naïve.

È. SZEFTEL. Bernard Kouchner disait en octobre dernier, lors d’une tournée en Asie, que si Total se retirait, la population birmane serait la première à en souffrir.Qu’en pensez-vous ?
J.BIRKIN.
C’est un homme pour lequel j’ai la plus grande admiration. Mais qui faut-il croire, Bernard Kouchner ou Aung San Suu Kyi ? Ma religion est faite. Car elle est sur place. J’ai vu les orphelinats, j’ai vu ce que Total donne chaque semaine, mais j’ai vu aussi ce que deviennent ces orphelins : des enfants soldats. L’armée birmane est la deuxième plus grande armée d’enfants soldats du monde. Un enfant sur dix n’atteint même pas l’âge de cinq ans. Si les gens crèvent de faim à ce
point, s’ils sont prêts à risquer leur vie pour marcher dans la rue, je pense qu’il faut les croire, et que le reste c’est du business. Le même argument, je m’en souviens, était utilisé aux Philippines, à l’époque de Marcos.


Pour lire l'intégralité de cet entretien, commander le n°8 du Meilleur des mondes sur ce site.

 

______________________________ NOTES

1.Le 8 août 1988, l’armée birmane ouvrit le feu sur la foule qui protestait contre la situation économique et la dictature militaire. Ce jour est commémoré comme « The 8.8.88 Uprising ». Néanmoins, la conséquence indirecte de ce mouvement fut de permettre la tenue d’élections libres en 1990, qui débouchèrent sur la victoire de la LND (Ligue nationale pour la démocratie), dirigée par Aung San Suu Kyi. Ces élections furent annulées par la dictature militaire.

2. Bernard Kouchner a rédigé en 2003 un rapport sur la Birmanie pour le compte de Total. Il y défendait l’installation du gazoduc du groupe pétrolier français en Birmanie, contesté dès 1993 par plusieurs organisations de défense des droits de ’homme. Pour Bernard Kouchner, la présence de Total a entraîné des effets positifs, notamment dans la région du gazoduc où elle s’est accompagnée d’un programme d’aide socio-économique dont bénéficie la population.
3. Ce dispositif, prévu par la charte des Nations unies, oblige les parties en conflit à s’accorder sur le déblocage des fonds. Il nécessite un vote du Conseil de sécurité. Il a déjà été appliqué en Irak, dans le cadre du programme « Pétrole contre nourriture ».

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