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John McCain est un héros de guerre. Sa devise, « Never surrender1 », sera
plus que jamais applicable s’il veut
réussir le tour de force de remporter
un troisième mandat pour les républicains
à la Maison-Blanche. Selon
l’American Research Group, seuls
22 % des Américains approuvent l’action
de leur président2. La grande
majorité des membres du parti républicain
reste très attachée au triptyque
reaganien : politique étrangère
ambitieuse, onservatisme social et
libéralisme économique marqué par
le moins d’État. Or, George W. Bush a
déçu dans les trois domaines.
Comme le dit son ancien speechwriter
David Frum à propos de sa
politique étrangère, « George W. Bush
a eu les bons instincts, mais les mauvaises
méthodes ». Auteur de The
Right Man en 2002, David Frum avait
de prime abord été séduit par le président,
attendant de lui qu’il rétablisse
la grandeur de l’Amérique sur
la scène internationale. Aujourd’hui,
il fait partie des quelques républicains
qui évoquent clairement et
publiquement l’échec de la présidence
Bush. Sur son blog de la
fameuse revue new-yorkaise The
National Review3, David Frum décrit
l’administration Bush comme « épuisée,
abattue, passive, prématurément
sénile4 ». Comme beaucoup au parti
républicain, il est frustré et exaspéré
de voir la Maison-Blanche baisser les
bras devant une occasion parfaite de
justifier sa guerre en Irak : le 12 mars
2008, 600 000 documents du régime
de Saddam Hussein ont été rendus
publics. Ils dévoilent les liens du dictateur
irakien avec le numéro deux
d’al-Qaïda, al-Zawahiri, et prouvent
que des combattants du djihad
palestinien venaient s’entraîner en
Irak. Pourtant l’administration Bush
ne dit rien. On dirait qu’elle a perdu
espoir et essaie juste de se faire
oublier et de soustraire aux médias
une occasion de parler de la guerre.
Ce sont les raisons pour lesquelles
John McCain s’attelle à la tâche délicate
de prendre ses distances avec
George W. Bush, sans pour autant se
désolidariser de la base du parti qui
lui reste fidèle.
DESTINS LIÉS Pour la première fois,
après avoir déambulé dans une rue
aux maisons délabrées à La Nouvelle-
Orléans, au coeur d’une tournée dans
les États les plus pauvres du pays,
John McCain a exprimé une franche
critique du président sortant :
« L’échec de George W. Bush dans sa
gestion de l’après-Katrina vient du
fait que certains membres de son
administration étaient inexpérimentés.
Si je suis élu, cela ne se
reproduira jamais. » Ces mots durs
n’ont été prononcés qu’une fois la
phase des élections primaires terminée,
car John McCain n’aurait pas
voulu froisser les 67 % d’électeurs
républicains qui continuent d’apprécier
George W. Bush.
En effet, les candidats républicains
qui se démarquaient de la politique
du président et le critiquaient trop
ouvertement, comme l’isolationniste
Ron Paul, ont quitté la course très
rapidement. Maintenant qu’il est sur
la rampe de lancement, John McCain
pourrait continuer de parsemer sa
campagne de critiques de la présidence
Bush, afin d’élargir son électorat.
Cependant, le parti républicain reste
discipliné, et beaucoup en son sein
doutent de l’efficacité d’une telle stratégie. Jeffrey Bell, lobbyiste chrétien
influent à Washington DC, met
en garde le candidat : « Il serait absolument
contre-productif de s’appesantir
publiquement sur les échecs
de la présidence Bush. John McCain
ne doit parler que du futur à ses électeurs
s’il veut gagner. » Pourtant,
afficher davantage de scepticisme à
l’égard de la politique de Bush
semble absolument nécessaire, car
s’il y a bien une pancarte que les
opposants de John McCain brandissent
à l’entrée de chaque meeting,
et même dans l’État conservateur
du New Hampshire, c’est celle qui
dit : « Bush-McCain, more of the
same. »
Les destins de George W. Bush et
John McCain sont liés par la guerre
en Irak. Si l’Amérique parvient à stabiliser
la situation en Irak, le bilan
de George W. Bush sera réévalué et
si les progrès de la nouvelle stratégie
mise en place par le général
Petraeus au mois de juin 2007 se
confirment, John McCain gagnera la
confiance des électeurs plus facilement.
La guerre en Irak empoisonne
la vie politique américaine depuis
cinq ans, mais les républicains
auront cruellement besoin d’elle
pour gagner cette élection présidentielle.
Car leur parti est celui de la
sécurité nationale et du patriotisme.
Selon un sondage du think tank
conservateur The American Enterprise
Institute, 71 % des électeurs
républicains s’estiment extrêmement
fiers d’être américains, contre 54 %
chez les démocrates5. En tant que
partisan de longue date du « surge »,
c’est-à-dire de l’envoi de renforts en
Irak, John McCain voit son succès à
l’élection présidentielle soumis à
celui des soldats américains. Son
image est intimement liée à celle de
l’armée car son statut de héros de
guerre est visible jusque dans sa
démarche, qui sera à jamais celle
d’un robot à cause des cinq ans et
demi passés dans une geôle comme
prisonnier de guerre au Vietnam, au
cours desquels tous ses membres ont
été brisés à plusieurs reprises. L’indestructible
McCain a assis son succès
aux primaires sur celui du surge,
il gagnera l’élection générale si la
tendance se poursuit.
TOUJOURS MOINS D’IMPÔTS Pour le reste,
il ne sera pas facile de persuader ses
électeurs qu’il ne les décevra pas. Car,comme George W. Bush, il place la
barre très haut. Tant en matière de
promotion de la démocratie à travers
le monde que de réduction des inégalités
à l’intérieur du pays, notamment
dans l’éducation, son programme
risque de coûter cher au pays et de
battre en brèche le principe reaganien
du moins d’État. Comme celle de
George W. Bush, la politique économique
de John McCain a quelque
chose de moraliste : il considère qu’il
est mauvais que le gouvernement
prenne l’argent du contribuable. Il
présente même les tax cuts, ou réductions
d’impôts, comme l’assise de son
conservatisme et rabâche à chaque
meeting, notamment dans les États
pauvres du Sud, que les dépenses de
l’État américain sont la cause première
de son déficit.
Revenir sur les réductions d’impôts
de George W. Bush serait donc inutile.
Mais comment John McCain comptet-
il réduire les dépenses de l’État tout
en restant en Irak « cent ans s’il le
faut » ? John McCain répond : « Si je
suis élu, je ferai en sorte que l’État en
finisse avec nombre de dépenses
inutiles. Par exemple, nous cesserons
de construire des ponts vers des îlots
inhabités en Alaska qui coûtent des
millions de dollars. Nous arrêterons
aussi d’allouer des crédits, comme
c’est le cas depuis des années, à la
recherche sur l’ADN des ours du Montana. » Son auditoire éclate de rire et
c’est la fin du meeting. Le morceau
Johnny Be Good retentit. Plus tard, lors
d’une conférence de presse improvisée
à l’arrière de son avion, John
McCain offre une réponse plus complète
: « Je supprimerai les earmarks
bills6 et je diminuerai les coûts de
notre système de santé en réduisant
les remboursements des prescriptions
des citoyens les plus riches. Je ne veux
plus que les classes moyennes participent
au remboursement de mes
médicaments ! »
PRINCIPES MORAUX Mais plus que leur
passion pour les réductions d’impôts,
ce qui unit le président Bush et John
McCain est leur idéalisme. Cela les
distingue tous les deux du conservatisme
classique. Un ancien collaborateur
et admirateur inconditionnel
du président, Michael Gerson, a
récemment intitulé ses Mémoires de
sept ans de Maison-Blanche avec
Bush Heroïc Conservatism. John
McCain, lui, ne se définit pas comme
un conservateur héroïque, mais plutôt
comme un « réaliste pragmatique
et idéaliste ». Cette originalité pose
quelques problèmes au candidat au
sein même de son parti dont l’aile
dure lui reproche de ne pas être un
vrai conservateur. Le jour où Mitt
Romney, son plus sérieux rival pendant
les primaires, a abandonné la
course, devant un public de conservateurs
américains, lors de la CPAC7,
John McCain a été accueilli par des
huées et des sifflets. Certains « paléoconservateurs
» le surnomment
« Juan McCain » pour railler son
approbation du projet de loi de
George W. Bush sur la régularisation
des immigrants illégaux. Téméraire
et têtu, le sénateur d’Arizona continue
de justifier la position qui a failli
lui coûter son investiture par le parti
républicain sur un ton moralisateur
et idéaliste qui rappelle celui du président
Bush : « These people are also
God’s children8 ! » Le fils de Ronald
Reagan, Michael Reagan, n’a pas
hésité à qualifier cette opinion de
John McCain sur l’immigration
d’« anticonservatrice » dans l’hebdomadaire
de droite Human Events.
Mais il n’est pas le plus acerbe. Deux
figures charismatiques du journalisme
conservateur américain ont été
particulièrement dures avec le candidat
républicain : Ann Coulter, la
« polémiste » conservatrice et auteur
de nombreux best-sellers, est allée
jusqu’à déclarer sur Fox News qu’elle
aimerait mieux devenir une Hillary
girl plutôt que de voter pour John
McCain9. Et le célèbre chroniqueur
de radio conservateur Rush Limbaugh
est allé encore plus loin en
accusant John McCain de « menacer
le mode de vie américain tel que
nous le connaissons aujourd’hui ».
Cependant, le héros de guerre a résisté
à ces attaques. Il s’est même plutôt
bien sorti de ces tentatives de sabordage
: un sondage CBS montre que
80 % des républicains sont satisfaits
d’avoir John McCain comme candidat.
Bush s’est converti au conservatisme
idéaliste pendant les heures qui
ont suivi le 11-Septembre. John
McCain prétend, lui, avoir mené une
vie entière guidée par des principes
moraux. Cela lui a même valu l’appellation
de maverick.
______________________________ NOTES
1. « Ne jamais se rendre. »
2. http://americainresearchgroup.com/economy/.
3. Revue bimensuelle d’opinion fondée en
1955 par William Buckley, récemment disparu
et considéré comme le père du conservatisme
américain. Elle compte parmi ses
contributeurs les plus grands éditorialistes
de la droite américaine : Charles Krauthammer,
Michael Novak, John O’Sullivan,
John Podhoretz, Michael Leeden, David
Frum…
4. http://frum.nationalreview.com/
5. Karlyn Bowman, « Polls on Patriotism and
Military Service », AEI Studies in Public Opinion,
juillet 2007. http://www.aei.org/publications/
pubID.14889/pub_detail.asp.
6. Lois passées par le Congrès qui attribuent
des fonds publics à des entités privées sans
contrôle du pouvoir exécutif.
7. La Conservative Political Action Conference
(CPAC) réunit annuellement les
conservateurs américains. Elle s’est tenue
cette année du 7 au 10 février à Washington
DC.
8. « Ces gens sont aussi les enfants de
Dieu ! »
9. http://www.foxnews.com/story/0,2933,327605,00.html.
Lire aussi sur le même sujet l'article de Barthélémy Courmont
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